|
|
09.05.2008
Cameroun : Editorial de Pius N. Njawe : Des médias en liberté surveillée
Aucun journaliste camerounais, au moment ou se tiennent les manifestations marquant la 18e Journée mondiale de la liberté de la presse, ne croupit dans une prison du pays. Cette réalité, le gouvernement l’a brandit comme un trophée de guerre, une preuve que la liberté de la presse est effective et totale dans cette “ démocratie avancée ” que serait le Cameroun. Il a aussi fait valoir le nombre de journaux, de stations de radiodiffusion et de chaînes de télévision existant ici pour étayer cette thèse. Des faits loin d’être faux, puisque vérifiables et vérifiés. Ce qui l’est par contre, c’est d’affirmer que la liberté de la presse est effective et totale au Cameroun. Cette liberté, en effet, ne saurait s’apprécier seulement en termes de journalistes emprisonnés ou en nombre de médias existant ou non.
Ce serait injuste de ne pas reconnaître que la liberté de la presse a connu au Cameroun des progrès certains, du moins comparé a l’époque du monopole de l’Etat sur l’audiovisuel, et de la censure préalable de la presse. Epoque ou des dizaines de milliers de journaux étaient saisis et détruits, parfois dans les locaux de la Sopecam, l’imprimerie d’Etat, à l’époque ou celle-ci avait le monopole de l’impression des journaux, et où étaient tapis de jour comme de nuit des indicateurs de la police recrutés même parmi les journalistes. Nous croyions révolue aussi l’époque ou les forces de sécurité faisaient des descentes musclées dans les rédactions et mettaient à sac les équipements de production avant d’embarquer les journalistes et employés. Malheureusement, des événements récents, ajoutés aux violations régulières de la liberté de la presse depuis l’abrogation de la censure préalable en janvier 1996, nous rappellent constamment que si la liberté de la presse n’est jamais définitivement acquise, elle l’est encore moins là ou n’existe aucune volonté politique de libéralisation ou de démocratisation.
1- Courant février 2008, le ministre de la Communication a ordonné la fermeture, à Douala, de Equinoxe TV, puis de Radio Equinoxe, suivie quelques jours par une descente musclée des forces de sécurité au siège de Magic FM à Yaoundé pour en confisquer les équipements. Motif invoqué dans chacun des cas : ces radios et télévision n’étaient pas en règle au regard des dispositions légales qui régentent l’audiovisuel au Cameroun. Raison d’autant plus fallacieuse que ces fermetures visaient essentiellement à soustraire ces médias du débat contradictoire qu’ils contribuaient à entretenir autour de ce qui n’était à l’époque qu’un projet de modification de la Constitution. A présent que ce débat est clos avec l’adoption frauduleuse et la promulgation immédiate de la loi sur la modification, le Mincom promet, à l’occasion de la célébration de cette 18e Journée mondiale, et sans doute en prévention des interpellations sur la question, d’examiner bientôt les demandes de licences des entreprises concernées. On attend…
2- Dans la même période, deux journalistes de l’hebdomadaire “ Le Front ” étaient arrêtés dans le Sud alors qu’ils enquêtaient sur les biens immobiliers de certains pontes du régime ; après plusieurs jours de détention illégale, ils ont avaient été présentés au procureur de la République avant d’être libérés, avec pour consigne de se présenter régulièrement au parquet de Sangmélima. Dans le même registre, le directeur de publication de “ La Nouvelle Presse ” avait été arrêté à la même période pour avoir fait des révélations sur le ministre en charge de la Défense.
3- La condamnation à six mois d’emprisonnement ferme de Joe La Conscience à Yaoundé courant mars, et la détention préventive de Lapiro de Mbanga à la prison de Mbanga depuis le 9 avril 2008, constituent également une atteinte grave à la liberté d’expression que nous devons dénoncer sans réserve. Joe La Conscience avait été arrêté devant l’Ambassade des Etats-Unis d’Amérique à Yaoundé (et donc en territoire américain) où il observait une grève de la faim, après qu’il lui ait été interdit la marche qu’il avait entrepris pour protester contre la modification de la Constitution ; il avait aussi composé une chanson contre cette modification. Lapiro de Mbanga a également commis une chanson contre la modification de la Loi fondamentale, laquelle n’a pas été du goût de beaucoup au sein du régime. Les raisons avancées pour justifier leur embastillement, à savoir leur implication dans les manifestations et les violentes contestations de février dernier, ne sont que des prétextes pour sanctionner leur “ impertinence ” chantée.
Autant dire que la presse, et les medias en général, sont en liberté surveillée au Cameroun.
4- Nous avions tant espéré qu’avec la “ libéralisation ”, même à tête chercheuse, de l’audiovisuel en avril 2000, les médias devaient enfin constituer un élément déterminant dans la transparence électorale, comme cela s’était démontré au Sénégal ou ceux-ci, et particulièrement la radio, avaient joué un rôle essentiel dans l’avènement de l’alternance. Malheureusement, on a du déchanter très vite, au regard des mesures préventives qui ont accompagné chez nous cette pseudo-libéralisation, dont entre autre la “ tolérance administrative ” qui permet aux radios et télévisions de fonctionner sans licence, jusqu’au jour où elles cessent d’être “ sages ” ou de respecter “ les institutions ”, comme dans les cas d’Equinoxe radio et TV, et Magic FM. Lors de l’élection présidentielle de 2004, aucune station de radio ni aucune chaîne de télévision n’avait osé donner les tendances des résultats ni au niveau des bureaux de vote, ni au niveau départemental, et encore moins provincial ou national. On sait pourtant que c’est parce que les reporters postés dans différents bureaux de vote donnaient les résultats issus des procès-verbaux contradictoires au fur et à mesure des dépouillements, que les tripatouillages n’avaient pas été possibles lors de l’élection présidentielle sénégalaise qui permit à Me Abdoulaye Wade d’accéder au pouvoir. Ici les médias avaient reçu instruction, après quelques largesses financières, de ne rien faire dans ce sens, ce qui laissa au ministère de l’Administration territoriale la latitude de manipuler à souhait l’opinion en publiant les tendances officielles pour préparer celle-ci à accepter sans broncher les résultats officiels.
5- Freedom FM, la radio du Free Media Group grossièrement et abusivement interdite la veille de son lancement le 23 mai 2003 par un arrêté de Fame Ndongo alors Mincom, manque toujours au paysage audiovisuel camerounais. La Commission africaine des Droits de l’Homme et des peuples décidera, ce mercredi 7 mai au Swaziland, de la réouverture de ce dossier après que le gouvernement camerounais, qui avait pourtant sollicité et obtenu de la Commission et du plaignant un arrangement amiable, ait refusé de remplir certains de ses engagements pris dans le cadre d’un gentleman agreement.
6- Grâce au développement exponentiel des nouvelles technologies en matière d’information et de communication, il n’est plus possible d’empêcher la publication d’un article dans un journal ; de plus, l’avènement des médias électroniques a considérablement réduit l’intérêt du grand public pour la lecture de la presse. D’où le relâchement constaté dans la répression contre la presse, le pouvoir préférant s’attaquer désormais aux journalistes impertinents pour les intimider et les décourager.
La sophistication de la répression contre les médias a longtemps fait croire que le Cameroun comptait désormais parmi les pays où la presse ne souffrait pas de restriction majeure. On est bien obligé de se rendre à l’évidence avec les récents événements. Et convenir avec nous que des artifices comme la “ tolérance administrative ” tant vantée par ses inventeurs et que nous n’avons cessé de dénoncer comme participant de cette sophistication, n’a jamais été rien d’autre qu’une épée de Damoclès suspendue sur ces radios et télévisions. Une telle menace permanente ne peut conduire qu’à une situation : celle de l’autocensure autrement plus nocive pour la liberté de la presse. Laquelle autocensure contribue à entretenir cet unanimisme ambiant qui a institué au Cameroun un système de multipartisme monolithique. Autant dire que les médias sont en liberté surveillée au Cameroun.
Le messager
|
|
|