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PATRICE NGANANG: «Njoya avait une avance sur Um Nyobè, Ouandié, Moumié et les autres»

 
L’un des plus grands écrivains camerounais montre le sultan Njoya sous un nouveau jour et lève un pan de voile sur ses œuvres qui en font selon lui, le précurseur de la conscience nationale collective camerounaise.





 

L’un des plus grands écrivains camerounais montre le
sultan Njoya sous un nouveau jour et lève un pan de voile sur ses œuvres
qui en font selon lui, le précurseur de la conscience nationale
collective camerounaise.


Patrice Nganang, comment jugez-vous le traitement que l’histoire du Cameroun accorde au sultan Njoya?

Le jugement sur le sultan Ibrahim Njoya est encore à établir, car
l’ignorance n’est pas un point de vue. La chose la plus importante à
mentionner est que l’histoire du Cameroun n’est pas encore écrite, et
Njoya n’échappe pas à cette lacune. Pire, l’histoire camerounaise n’est
pas encore enseignée aux Camerounais, ce qui fait que la conscience
camerounaise est encore à constituer. De ce point de vue, l’opinion
qu’on a d’une personne comme Njoya ne peut qu’être parcellaire parce
que, après tout, son héritage ne peut véritablement être jugé que s’il
est connu. Cet héritage, c’est ce qu’on appelle le patrimoine et il
comporte ses œuvres politiques, architecturales, littéraires,
géographiques, etc. Le patrimoine d’un homme est donc matériel. Dans des
pays qui se respectent, on publie les ‘Œuvres complètes’ d’un auteur,
afin que chacun puisse le juger pour l’intégrer dans la conscience
collective. En France, il y a ce qu’on appelle la bibliothèque de la
Pléiade, aux Etats-Unis, la ‘Library of America’, qui réunit les
chefs-d’œuvre des penseurs de ces pays, pour constituer justement la
conscience de ces pays-là. Un tel travail matériel n’a pas eu lieu pour
le Cameroun, et encore moins pour Njoya. Pire, à part les bâtiments
qu’il aura construits, rien de ce qu’il a écrit n’a été publié
jusqu’aujourd’hui, alors qu’il n’a cessé d’écrire de 1908 en 1933 à sa
mort, et a laissé des centaines de pages manuscrites.


Ces derniers temps, vous publiez sur votre page Facebook des
photos et des manuscrits du sultan. Seriez-vous en train de préparer un
ouvrage sur ce personage illustre?


Ibrahim Njoya est mon maître à penser. Il ne l’a pas toujours été,
mais c’est ainsi depuis dix ans, sinon plus. Il occupe une place
centrale mais souterraine dans mon écriture, lui qui a inventé une
écriture à côté de l’écriture bagam, bamiléké. En fait, je publie les
résultats partiels de mes recherches de dix ans, et ainsi je rends donc
visible l’archive qui est au cœur des romans que je publie ces derniers
temps, et qui sont Mont plaisant sorti en 2011, La Saison des prunes qui
paraitra en 2013, tout comme un troisième sur lequel je travaille
encore. Je présente donc les photos qui m’inspirent, mais aussi des
textes de référence du sultan Ibrahim Njoya, des textes que j’estime
significatifs, comme par exemple un extrait de son ars erotica, le
Lerewa Nuu Nguet, achevé en 1921, traduit de la langue artificielle, le
shümum, en anglais et puis en français. Ce serait la première fois que
ce texte a été rendu public, mais voyez-vous, l’administration de
Facebook a bloqué mon compte pendant quelque temps, et effacé ce texte,
parce qu´alerté par des lecteurs sans doute camerounais pour qui le
texte de Njoya violait la pudeur. Heureusement, je l’ai aussi publié
dans le magazine français Le Point.


Vous comprenez quand même qu’on est curieux de savoir
comment vous vous êtes procuré ces documents tenus jusque-là secrets par
le trône bamoun?


Pendant dix ans, j’ai fait le tour des archives à Paris, Berlin,
Washington DC, sans parler de Foumban. Ce sont d’abord les résultats de
mes propres recherches. Mais en plus, il y a une renaissance de Ibrahim
Njoya qui a lieu, et qui est rendue possible par le travail de
chercheurs camerounais, mais aussi étrangers, américains, russes. Ainsi
l’écriture shümum a-t-elle été rendue utilisable grâce à une police
informatique qui s’est servie de modèles japonais, les textes de Njoya
sont en train d’être traduits, ou retraduits, pour ceux qui étaient
disponibles en français, ses manuscrits sont en train d’être inventoriés
et catalogués pour utilisation effective. Plusieurs de ces textes étant
écrits dans des alphabets anciens, demeureront incompréhensibles, mais
c’est un début, en attendant le Champollion dont nous avons encore
besoin. Ce travail fondamental est mené sous la houlette du chercheur
américain Konrad Tuchscherer, de St. Johns University à New York, avec
le support du sultan Mboumbouo Njoya, et d’une équipe de chercheurs
Bamoun au Cameroun, dont Nji Oumarou Nchare. Il y a par exemple Laziz
Nchare qui vient d’achever une thèse de doctorat en linguistique sur la
langue Bamoun à New York University, mais aussi Emmanuel Matateyou,
enseignant à l’Ecole normale de Yaoundé, qui fait la collection des
réflexions publiées jusqu’ici sur l’œuvre de Njoya.


Alors dites-nous, à la suite de vos nouvelles lectures, qui était Ibrahim Njoya? Qu’a-t-il à apporter au Cameroun actuel?

C’est une question de perspective, car au fond, la vie d’Ibrahim
Njoya n’est pas si intéressante car il n’a pas beaucoup voyagé par
exemple, lui qui n’est allé qu’à Douala, en 1908, et puis en exil à
Yaoundé en 1930. Un peu comme chez Kant, ce qui est intéressant, c’est
son œuvre, et elle devrait servir d’orientation, bref, de point
d’ancrage à la conscience collective camerounaise. Vous savez,
d’habitude les gens nous disent qu’il nous manque des leaders, mais
selon moi, l’absence de conscience collective est le plus grand problème
qui frappe notre pays. Or, il ne peut y avoir un mouvement politique
sans une conscience collective. C’est la conscience collective qui sert
d’orientation, un peu comme la route, quand le leader politique est le
chauffeur du camion qui utilise celle-ci à un moment donné. Devant cette
absence cruciale d’une conscience collective, ce qui est une carence
métaphysique, les projets de chacun, qu’ils soient politiques ou
intellectuels, se réduisent chez nous au final à des aventures
idéologiques, partisanes, politiques, ou individuelles. Chacun veut à la
fin se faire un nom, imposer son ego, son parti politique, ou se faire
un peu d’argent. Ce qui résulte de cette absence de parapluie
intellectuel donc, c’est la corruption politique, morale, économique,
bref, la feymania qui est notre présent.


A lire les commentaires au bas de vos publications sur
Facebook, on remarque que certains qualifient le sultan de traître. Les
comprenez-vous ?


On ne peut accuser qu’une personne qu’on a lue. Or, les livres de
Njoya ne sont pas lus au Cameroun, y compris d’ailleurs son
chef-d’œuvre, le Sang’aam, qui comporte tout de même plus de cinq cents
pages. Prendre ces commentaires ignorants au sérieux, serait comme si on
passait un jugement sur une personne sans l’avoir écoutée ! Et puis,
comment parler de traîtrise et se référer à la politique, quand on
traite d’œuvre de génie, le palais construit par Njoya en collaboration
avec les mêmes Allemands, d’unique, l’écriture inventée sur inspiration
de l’arabe et des Allemands, et d’exemplaires, les livres écrits sur
inspiration du Coran et des Allemands? La politique est-elle donc la
seule mesure de notre conscience collective ? Notre conscience est-elle
donc si limitée ? Je dirai simplement, découvrez les œuvres complètes de
Njoya, et vous verrez que de tous les auteurs camerounais, il demeure
celui qui a eu les relations les plus différenciées, mais aussi les plus
décomplexées avec les blancs. Or, l’enjeu historique qui demeure devant
nous, c’est comment trouver une manière de vivre dans un monde qui
n’est pas dominé par nous, bref, qui est dominé par les blancs. Ceci est
très important à souligner, parce qu’évidemment, le Cameroun est une
invention des blancs, tout comme d’ailleurs les langues qui pour ce pays
sont officielles, le français et l’anglais, sans parler du choix de
choses aussi évidentes que la capitale, Yaoundé étant devenue capitale
en 1921 par décision des Français, ou alors la Constitution camerounaise
qui est une copie de la Constitution française de 1958, et fut
d’ailleurs écrite par des Français, les suivantes n’étant que des
adaptations. Comment avoir une relation décomplexée avec les blancs ?
Voilà la question à laquelle Njoya apporte une réponse dans ses œuvres.


Dans votre exploration de l’histoire Bamoun, n’avez-vous pas
découvert d’autres figures contemporaines à Njoya et dont on pourrait
admirer l’oeuvre ?


Je dois dire qu’il y a plusieurs figures, et chacun peut en élever
ici et là car après tout, ce qui est le Cameroun aujourd’hui était bien
habité. On n’a pas encore suffisamment parlé des femmes par exemple, et
il faudra bien un jour élever la figure de Njapndunke, la mère de Njoya
dont les archives nous parlent, que les images nous montrent, et dont la
majesté est visible. J’attends encore une appropriation de Njapdunke
comme figure tutélaire d’un mouvement féministe camerounais, car cette
femme qui s’habillait comme un homme, qui commandait les blancs à son
bon vouloir et a assuré la régence à Foumban est bien unique dans notre
histoire qui, qu’elle soit officielle ou upéciste, veut toujours nous
imposer des hommes comme leaders.


Dans ce qui était alors le Cameroun sous la domination
allemande, Ibrahim Njoya n’était qu’un chef tribal parmi tant d’autres.
Pourquoi Patrice Nganang ne s’est-il pas interessé aux Manga-Bell,
Charles Atangana et tous les autres?


La raison est simple. Manga Bell et Charles Atangana étaient plutôt
des politiciens, alors que comme Martin Luther pour les Allemands,
Ibrahim Njoya est au commencement de la conscience collective
camerounaise, parce qu’il était un penseur. Comme Luther donc, qui pour
les Allemands a traduit la Bible, a bâti l’église protestante, écrit des
centaines d’hymnes, fondé la pensée allemande, et bien sûr était un
politicien, Ibrahim Njoya est intéressant parce qu’il est le fondateur
d’une conscience camerounaise basée sur une écriture, des textes qu’il
nous faut lire, une relation décomplexée avec les blancs, et au final,
basée sur la formulation claire de ses intérêts. C’est dans le Sang’aam
après tout que pour la première fois, un Camerounais dit ‘Je’, bref, se
définit comme un sujet inviolable, comme un sujet radical,
transcendental. Cela a des conséquences, car après tout, ce sujet même
si tragique parce que colonisé en fin de compte, réussira ce que
personne n’aura réussi au Cameroun en réalité. L’espace bamoun, le
royaume bamoun, bien qu’occupé tour à tour par les Français, les Anglais
et les Allemands, sera le seul qui ne sera pas divisé entre eux et
pourra maintenir son pouvoir original. Il demeurera intact, et
jusqu’aujourd’hui, il est demeuré intact.


Le trône de Njoya a survécu. A votre avis, n’est-il pas
incongru de parler de royaume ou de chefferie à l’interieur d’un Etat ?
Que vaut aujourd’hui le royaume Bamoun ?


Toutes les républiques s’accommodent bien des principautés. C´est un
fait. Ce qui m’a toujours intrigué cependant, est que Ibrahim Njoya,
qui est venu passer son exil à Yaoundé en 1930 sur invitation de Charles
Atangana, après que ce denier ait passé son exil à lui à Mantum en
1921, est bien en avance sur les Camerounais qui aujourd’hui au nom du
respect des minorités dans la République, ont inscrit dans notre
Constitution la distinction entre ‘allogènes’ et ‘autochtones’.
Nsimeyong, le quartier qui aura été fondé autour de lui, et qui porte
son nom d’ailleurs, demeure une indication de ce que le futur sera pour
nous, c’est-à-dire un pays dont la conscience collective n’est pas
rétrécie par la politique, et encore moins par le nationalisme, et son
rejeton, le nativisme. Là-dessus, Njoya avait une avance singulière sur
Um Nyobè, Ouandié, Moumié et les autres. Car en l’absence d’une
conscience collective vraiment large, le nationalisme qui chez nous est
une relation affective à un pays inventé par les blancs, ne peut à la
longue que se rétrécir et se transformer en xénophobie, ce véritable
cancer de l’Afrique d’aujourd’hui.




Propos recuillis à New York par Célestin Ngoa Balla
Le Messager



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